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Fukushima : 15 ans après, réflexions sur une inévitable catastrophe

en m’inspirant du titre de l’article de Benoît Hopquin publié par Le Monde, il y a 5 ans, jour pour jour.

J’étais à Hiroshima l’automne dernier. C’est un lieu saturé d’images, trop connu, que l’on connait avant même d’y être allé. Le dôme apparaît une dizaine de fois dans Gen d’Hiroshima ou Gen aux pieds nus, tel qu’il vient d’être nommé dans la nouvelle édition paru l’an dernier (reprenant le titre original Hadashi no Gen, はだしのゲン), et le voir en vrai fait remonter plein de souvenirs de lecture.

source: “Gen aux pieds nus“, de Keiji Nakazawa, publié par Le Tripode

Il y a aussi les photographies des lendemains du 6 août 1945 dans mes livres d’histoires. Hiroshima appartient à ce petit nombre de catastrophes que tout le monde croit avoir déjà vues. Et pourtant, l’essentiel de la catastrophe nucléaire n’a justement rien de visible. Ce que l’on voit à Hiroshima, c’est la destruction. Au sens littéral, on peut penser à ce couple, désintégré, dont il reste juste la silhouette sur un mur. Hormis le dôme, l’essentiel échappe au regard. Et au delà de la destruction, c’est aussi la contamination, l’incertitude, le temps long pour ses victimes. Janet Farrell Brodie le rappelle très bien dans Radiation Secrecy and Censorship after Hiroshima and Nagasaki. Dès après le bombardement, les autorités américaines ont travaillé à censurer, contenir, déformer l’information sur les effets radiologiques, autrement dit à rendre moins visible ce qui, de toute façon, ne se voyait pas directement.
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Prise de décision collective en démocratie, pour ceux qui parlent tout bas

Il y a plusieurs mois, j’avais profité d’un voyage en France pour acheter le petit tract, De la démocratie en pandémie de Barbara Stiegler. J’aimais l’énergie du texte, la colère contre tous ceux qui déclaraient tranquillement qu’en temps de crise, la démocratie serait un luxe. Et j’aimais aussi l’idée que la démocratie ne se réduit pas à un culte des droits individuels, mais qu’elle se joue dans la vie sociale, dans les espaces publics, dans une forme de participation qui recréer de la confiance et du collectif. Et je souviens avoir décroché, sur la fin, parce que je n’y croyais plus. Ce n’était pas un désaccord sur le diagnostic politique, mais sur la mécanique, sur cette enthousiasme face aux assemblées populaires. Parce que, très concrètement, la prise de décision collective, telle qu’on la raconte parfois, ressemble à une scène écrite par, et pour, des gens qui aiment parler. Parler bien, parler longtemps. Ceux qui maîtrisent la rhétorique, et qui y prennent plaisir. Et moi, je n’ai pas ce plaisir. Mais alors pas du tout. Enfin non, c’est bien sûr plus compliqué que ça. Dans un cadre professionnel, quand on me demande de parler sur quelque chose que je maîtrise parfaitement (parce que c’est mon boulot), je peux parler pendant des heures. Mais quand on me demande mon avis sur d’autres sujets, c’est toujours beaucoup plus compliqué. Je doute constamment de la valeur (et de la pertinence) de mon avis, je le trouve rarement assez clair, je le vois souvent sous trop d’angles à la fois. Ça donne une parole hésitante, prudente, souvent décallée. Je suis très très lent. Les Grecs parleraient de l’épochè (ἐποχή), cette manière de suspendre son jugement, d’attendre avant de se positionner, de vérifier ce qu’on croit savoir, et de se demander si notre grain de sel a une quelconque valeur. Le problème, c’est que l’épochè marche assez mal dans une assemblée. Ce blog est peut-être justement un moyen de faire du tri dans mes pensées, et de poser un peu les choses…

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Du déni des risques climatiques, du déni des responsabilités

La science climatique est claire, sans ambiguïté et toujours plus précise : les risques s’aggravent, les catastrophes s’intensifient, et chaque fraction de degré supplémentaire se traduit par des pertes humaines, économiques et écologiques. Pourtant, un double déni persiste. D’abord, un déni des risques climatiques eux-mêmes, comme si les inondations, les sécheresses ou les canicules ne suffisaient pas à convaincre. Ensuite, un déni de responsabilité, qui permet aux acteurs économiques et politiques de reporter l’action ou de se défausser sur « les autres » ou « l’avenir ».

Le déni persistant des risques climatiques

Depuis plus de trente ans, les rapports successifs du GIEC documentent les impacts du changement climatique et alertent sur les trajectoires à venir. Mais, comme le rappelle Valérie Masson-Delmotte, ancienne coprésidente du groupe I du GIEC, « la situation va encore empirer » et le danger réside aussi dans « un déni collectif » (Le Monde, 2025). Ce déni prend plusieurs visages : la minimisation des menaces, l’illusion que les sociétés développées seraient épargnées, ou encore la croyance que la technologie suffira à tout résoudre.

Cette persistance du déni, décrite dans le le journal du CNRS., montre qu’une partie de l’opinion publique n’a pas encore intégré la gravité réelle des enjeux. En d’autres termes, si la science ne laisse guère de place au doute, les sociétés, elles, continuent de résister à cette vérité inconfortable.

Le déni de responsabilité : une fuite en avant

Reconnaître les risques n’implique pas nécessairement de se sentir responsable. Le déni de responsabilité se manifeste par une fragmentation du blâme. Les gouvernements renvoient la charge vers les comportements individuels ; les individus accusent les grandes entreprises ; ces dernières, à leur tour, invoquent la « demande » des consommateurs. Dans ce jeu de renvois, personne ne se sent véritablement obligé d’agir à la hauteur de l’enjeu.

C’est ce que plusieurs chercheurs qualifient de « retardisme climatique » (La Presse, 2025) : on admet que le climat change, mais on multiplie les justifications pour repousser les décisions difficiles. Les engagements sont toujours remis à plus tard, sous prétexte de coût économique ou de faisabilité technique. Cette logique est d’autant plus perverse qu’elle donne l’illusion d’un consensus, tout en empêchant l’action effective.

Entre science et politique : le poids du retardisme

Le déni climatique frontal, qui consistait à nier purement et simplement le réchauffement, est devenu moins fréquent. Mais il a cédé la place à une forme plus subtile, et peut-être plus dangereuse : celle qui reconnaît les constats scientifiques mais diffère leur traduction politique.

Ce « retardisme » peut prendre des formes variées : fixer des objectifs lointains sans plans concrets, multiplier les promesses technologiques, ou mettre en avant des « transitions justes » comme prétexte pour ralentir la décarbonation. En réalité, ces stratégies maintiennent le statu quo et prolongent la dépendance aux énergies fossiles. Plus la connaissance scientifique progresse, plus l’écart entre ce que nous savons et ce que nous faisons devient abyssal.

Le déni démocratique : une impasse politique mondiale

Mais au-delà du retardisme, le déni climatique révèle une impasse démocratique. Comme l’ont montré Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (How Democracies Die, 2018), les démocraties contemporaines s’érodent souvent non pas par des coups d’État spectaculaires, mais par l’affaiblissement progressif des débats, des contre-pouvoirs et de la capacité à trancher collectivement sur des choix cruciaux.

La question climatique illustre parfaitement cette dérive : le problème est connu, documenté et reconnu, mais il est évacué du débat politique réel. Dans de nombreux pays, il n’existe pas de confrontation démocratique forte autour de l’urgence climatique. Les clivages se jouent ailleurs, sur l’immigration, la sécurité ou la fiscalité, tandis que le climat reste traité comme une variable secondaire, cantonnée à des engagements abstraits ou des conférences internationales ritualisées.

L’absence de débat est en elle-même une forme de déni. Elle traduit ce que Levitsky et Ziblatt décrivent comme une « neutralisation » des institutions démocratiques, incapables de prendre en charge les menaces existentielles. Que l’on observe les États-Unis, le Canada ou l’Europe, le constat est le même : le climat n’est pas encore devenu l’axe structurant de la démocratie, et cette dépolitisation favorise l’inaction.

Vers un « déni du déni » ?

Un pas supplémentaire est peut-être en train de s’opérer, que Rodrigo Nunes qualifie de « déni du déni ». Il affirme que l’époque du climatoscepticisme est révolue, que la majorité de nos décideurs ne nie pas le changement climatique. Mais leurs discours masquent le fait que des formes plus insidieuses de déni persistent : le retardisme, la fragmentation des responsabilités, l’évitement du débat démocratique. Ce « déni du déni » est particulièrement redoutable parce qu’il permet de se convaincre que l’on agit (ou au moins que l’on ne nie plus) tout en continuant d’éviter les transformations structurelles nécessaires. Car la crise climatique met à nu une crise de nos démocraties, incapables de se saisir de la menace autrement que par des proclamations symboliques. Seule un action collective, effective, immédiate et coordonnée permettra d’enrayer la spirale climatique.

Références