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Entre statistiques et destin, deux visions de la justice

J’ai l’impression que souvent les statistiques permettent de clôturer un débat. Elles donnent une impression d’objectivité, de neutralité, de rigueur. Mais quand elles se transforment en règles de droit ou en barèmes d’assurance, elles cessent d’être de simples moyennes pour devenir des destins. L’affaire Ten Oever, jugée par la Cour de justice des Communautés européennes en 1993, en est une illustration : peut-on refuser une pension à un veuf au motif que « les femmes vivent plus longtemps que les hommes » ? Les discussions qui se sont engagées lors du procès sont éclairantes, mais aussi déroutantes, mettant en lumière une tension forte entre la justice qui protège l’individu contre la généralisation, et celle qui accepte l’approximation statistique au nom de l’efficacité collective.

L’affaire Ten Oever, ou quand l’espérance de vie devient une arme juridique

En 1993, la Cour de justice des Communautés européennes est saisie d’une affaire singulière : Gerardus Cornelis Ten Oever v Stichting Bedrijfspensioenfonds voor het Glazenwassers- en Schoonmaakbedrijf. L’histoire est simple, et tragique. Monsieur Ten Oever perd son épouse, employée dans le secteur du nettoyage et affiliée à un fonds de pension professionnel. Mais à la lecture du règlement, il découvre que si les veuves ont droit à une pension de survivant, les veufs, eux, n’y ont pas droit. À l’époque, le droit à une pension de veuf n’existait pas encore. Saisi, l’Avocat général Van Gerven va rappeler que même si les femmes vivent en moyenne plus longtemps que les hommes, cela ne dit absolument rien de la vie d’une femme particulière, ni de celle d’un homme particulier.

« Discrimination exists when men and women are treated, not as individuals, but as a group … He rejected the view that difference in life expectancy could be seen as a relevant and objective difference in that it had any direct bearing on the life expectancy of a particular individual. »

L’argument actuariel (la moyenne statistique) ne saurait devenir un destin juridique. On retrouve ici l’écho d’une idée ancienne. Hume déjà distinguait entre ce qui « est » et ce qui « doit être » : une régularité empirique (« les femmes vivent plus longtemps ») ne peut justifier une norme morale ou juridique (« les femmes doivent payer plus », ou « les hommes n’ont pas droit à une pension »). L’affaire Ten Oever illustre ce moment où le droit vient rappeler à l’ordre la statistique : la moyenne ne fait pas loi.

L’injustice par généralisation : la critique kantienne de Schanze

Le juriste Eric Schanze, dans son article Injustice by Generalization (2013), reprend ce fil et le déroule. Selon lui, nos institutions (assurance, droit, économie) reposent toutes sur des généralisations. Or, même les plus robustes conduisent à ce qu’il appelle une injustice par généralisation : l’individu est jugé à travers une moyenne qui ne lui correspond pas. Exemple typique : les femmes vivent plus longtemps en moyenne, donc elles recevront des pensions plus faibles. Mais appliquer cette règle à chaque femme, indépendamment de sa trajectoire singulière, revient à l’enfermer dans la statistique.

Eric Schanze insiste sur une distinction essentielle : une corrélation empirique ne fonde pas une norme juridique. Le droit ne peut se contenter de l’efficacité actuarielle. Il doit préserver l’égalité de traitement, même au prix d’une certaine inefficacité. Car derrière l’argument « ce n’est pas moi qui discrimine, c’est la statistique », se profile une déresponsabilisation morale des institutions.

On reconnaît là une filiation kantienne : la dignité de l’individu ne peut être sacrifiée au profit de l’agrégat. En réduisant une femme à la statistique « vit en moyenne plus longtemps », on la traite comme un moyen d’optimiser un régime de retraite, et non comme une fin en soi. Même si la généralisation est « vraie » pour le groupe, elle nie la singularité de la personne. Pour Eric Schanze, la statistique est toujours suspecte moralement : elle est une violence épistémique, une réduction de l’humain. Sa position est exigeante : la justice, c’est traiter chaque individu pour lui-même, quel qu’en soit le coût.

La légitimation utilitariste de la discrimination par proxy

À l’opposé, Frederick Schauer défend une approche plus pragmatique, presque désabusée. Dans Profiles, Probabilities, and Stereotypes (2006) et ses textes ultérieurs, il rappelle une évidence : nous ne pouvons pas échapper aux généralisations. Toute décision humaine, même individualisée, passe par des proxys. Quand on analyse la vue d’un pilote aujourd’hui pour prédire sa vue demain, on généralise. Quand on fixe un âge légal pour conduire ou boire de l’alcool, on généralise. Quand un assureur calcule une prime en fonction du lieu de résidence, il généralise. Frederick Schauer distingue alors deux formes :

  • la discrimination fondée, instrumentale, qui repose sur des indicateurs statistiquement fiables (ex. l’âge pour évaluer certains risques) ;
  • la discrimination non-fondée, qu’il qualifie de « foundational », qui repose sur des croyances arbitraires (« les femmes n’ont pas leur place dans l’armée »).

Selon lui, l’enjeu n’est pas d’abolir la généralisation (c’est selon lui une tâche impossible) mais d’arbitrer entre efficacité et égalité. Il reconnaît que certaines catégories (race, sexe, religion) sont trop chargées symboliquement pour qu’on accepte la moindre généralisation, même statistiquement robuste. Mais ailleurs, l’approximation statistique est jugée acceptable, car tester chaque individu serait tout simplement impossible.

Sa logique est clairement utilitariste : peser les coûts et les bénéfices. Fixer un âge limite pour piloter un avion produira des injustices individuelles (certains septuagénaires sont de meilleurs pilotes que des quadragénaires), mais garantit un gain collectif en sécurité et en simplicité. La statistique, ici, n’est pas immorale : elle est un outil social.

Deux visions inconciliables ? Procédure ou résultat

On pourrait croire ce débat réservé aux juristes et aux actuaires.  Pour l’anecdote, nous l’avions eu il y a 7 ou 8 ans, avec deux collègues juristes, Delphine Cocteau-Senn et Rodolphe Bigot. On a trouvé la discussion tellement stimulante qu’on a eu la prétention de la mettre par écrit, et de la publier… Mais en réalité, il traverse toutes les discussions qu’on peut avoir sur l’équité.

Certains pensent que la justice réside dans le processus : si les règles sont claires, transparentes, appliquées à tous sans passe-droit, alors le résultat est juste. Peu importe qu’il y ait des écarts, l’important est que chacun ait joué avec les mêmes cartes. Cette vision procédurale, proche d’une tradition libérale, valorise l’égalité de traitement dans le jeu institutionnel. Au contraire, d’autres rappellent que « les voies de l’enfer sont pavées de bonnes intentions ». Un système peut être impeccable dans son fonctionnement local, et pourtant, globalement, produire des injustices profondes. Pour eux, seul le résultat compte. Une règle apparemment neutre mais qui renforce systématiquement les inégalités ne peut pas être juste.

Ces deux visions (justice procédurale et justice conséquentialiste) s’affrontent dans des domaines très divers :

  • à l’école, faut-il garantir l’égalité des règles d’examen, ou l’égalité réelle des chances d’apprendre ?
  • en fiscalité, l’égalité devant l’impôt suffit-elle, ou faut-il redistribuer pour corriger les inégalités de départ ?
  • dans les algorithmes, doit-on se contenter de la neutralité du code, ou juger la justice à l’aune de ses effets sociaux ?

Conclusion : entre moyenne et destin

L’affaire Ten Oever nous rappelle une chose simple et essentielle : confondre statistique et destin est une tentation constante. La moyenne rassure, elle donne l’illusion d’objectivité. En tant que statisticien le “paradoxe écologique” nous rappelle que ce n’est jamais une bonne idée , mais la tentation est forte. Mais elle est constante dans nos bureaucraties, qui ont tendance à transformer une courbe en destin, courant le risque d’écraser des vies singulières au nom d’une rationalité froide. Mais le débat doit être posé. Voulons-nous d’un monde juste dans ses règles, ou d’un monde juste dans ses résultats ?

CJCE, 6 octobre 1993, Gerardus Cornelis Ten Oever v Stichting Bedrijfspensioenfonds voor het Glazenwassers- en Schoonmaakbedrijf, C-109/91. Texte intégral disponible sur EUR-Lex : [CELEX 61991CJ0109].

Schanze, Eric (2013). « Injustice by Generalization: Notes on the Test-Achats Decision of the European Court of Justice » German Law Journal, Vol. 14, no 2.

Schauer, Frederick (2003). Profiles, Probabilities, and Stereotypes. Harvard University Press.

Schauer, Frederick (2017). « Statistical (and non-statistical) Discrimination », in Kasper Lippert-Rasmussen (ed.), The Routledge Handbook of the Ethics of Discrimination, Routledge, pp. 42-53.

Fricker, Miranda (2007). Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing. Oxford University Press.

Hume, David (1739-1740).  A Treatise of Human Nature.

Rawls, John (1971). A Theory of Justice. Harvard University Press.

Classer, comparer, assurer

À l’ère numérique, la promesse le personnalisation est partout. Chacun peut devenir un individu souverain, unique, délivré des classements collectifs d’hier. Les plateformes nous proposent des offres taillées sur mesure : les playlists sont personnalisées sur les sites d’écoute en ligne, tout comme les recommandations de lecture, les assurances se vantent d’être « pay-how-you-live », la médecine est aussi personnalisée, etc. Tout serait individualisable, personnalisable, comme si la société renonçait à ses catégories pour n’exister qu’à travers des expériences singulières.

Mais derrière ce récit flatteur se cache peut être une réalité  plus complexe, voire paradoxale. Plus l’individu est célébré comme incomparable, plus il est saisi, découpé, et finalement classé dans de nouvelles catégories. Loin de disparaître, la logique classificatoire s’étend. Dans l’assurance, domaine fondamentalement basée sur la mutualité, sur le collectif, ce paradoxe se révèle encore plus.

La personnalisation comme nouvel horizon

La personnalisation est l’idéologie dominante à l’ère du numérique. Elle promet que chacun peut contrôler son destin : vos choix de conduite modèlent votre prime automobile, vos habitudes de sommeil influencent votre couverture santé, vos signaux de consommation financière déterminent vos conditions d’emprunt.

Les assureurs se présentent alors comme des miroirs : ils ne jugent pas, ils reflètent. À travers une montre connectée, l’assuré apprend que ses efforts de marche quotidienne « réduisent » son risque de maladie cardiaque. À travers une application automobile, il constate que sa conduite de nuit, un peu nerveuse, le « renchérit ».

Ce discours rejoint l’idéologie décrite par Shoshana Zuboff (The Age of Surveillance Capitalism, 2019), où la collecte massive de données permet non seulement de « prédire », mais aussi d’orienter nos comportements. L’assurance personnalisée, loin d’être neutre, devient un mécanisme de discipline sociale : elle nous pousse à « mieux vivre » pour payer moins.

La nécessité de classer

Pourtant, aucune personnalisation n’échappe au classement. Pour fixer un tarif (en assurance), il faut comparer, mettre en équivalence, réduire la singularité en variables manipulables. Un individu ne devient « bon conducteur » que parce qu’il est comparé à des milliers d’autres profils. Une personne n’est « à risque modéré » que parce qu’elle entre dans un segment statistique établi à partir d’échantillons. Même les données dites « personnelles » ne prennent sens que par agrégation : une fréquence cardiaque de 60 (bpm) n’est interprétable qu’en référence à une distribution générale.

Luc Boltanski et Laurent Thévenot (De la justification, 1991) avaient déjà montré combien nos sociétés reposent sur des « régimes de comparaison » : toute valeur individuelle est toujours relative à des ordres collectifs. Plus récemment, Marion Fourcade et Kieran Healy (Seeing Like a Market, 2007 ; Classification Situations, 2013) ont analysé comment les marchés modernes reposent sur des dispositifs de classement invisibles qui structurent nos existences.

Ainsi, loin de disparaître, les catégories se raffinent : l’assuré n’est plus comparé à « tous les jeunes conducteurs de moins de 25 ans », mais à une cohorte mouvante d’individus ayant accumulé des signaux comportementaux similaires.

Comparer, toujours comparer

Cette logique de comparaison permanente devient presque existentielle. Le citoyen assuré se perçoit à travers des indicateurs : pas assez économe, un peu trop sédentaire, trop lent à rembourser ses dettes.

Dans l’assurance, cette obsession du benchmarking soulève deux questions. La première est liée à la justice, à l’équité : est-il équitable que deux assurés payent des primes radicalement différentes parce que l’un habite à 200 m d’une zone inondable ou consulte son médecin deux fois de plus par an ? Ici, on retrouve le débat central de John Rawls (A Theory of Justice, 1971), entre égalité formelle et équité réelle : faut-il compenser les « circonstances » hors de contrôle ou responsabiliser les « choix » individuels ? La seconde est liée à la lisibilité : les produits d’assurance sont notoirement difficiles à comparer pour l’assuré lui-même. Les différences reposent sur des franchises subtiles, des exclusions implicites, des clauses écrites en caractères minuscules (Bénéplanc et al., Manuel d’assurance, 2024). Derrière la personnalisation affichée, les écarts tarifaires reposent sur des variables opaques.

La personnalisation crée donc une dissymétrie informationnelle (Akerlof, The Market for Lemons, 1970) : l’assuré croit être évalué en tant qu’individu, mais il est en réalité inséré dans des cohortes comparatives qu’il ne maîtrise pas.

L’assurance, entre mutualisation et individualisation

L’assurance repose historiquement sur un principe simple : mutualiser les aléas de la vie. On accepte de cotiser ensemble pour que les pertes de quelques-uns soient compensées par la solidarité du groupe. Comme l’écrivait François Ewald (L’État providence, 1986), l’assurance moderne a constitué une « technologie de solidarité », transformant l’incertitude en obligation collective.

Or, la personnalisation menace ce socle. Si chacun « paie pour soi », la logique de redistribution se délite. Les « bons profils » exigent des ristournes, les « mauvais profils » voient leurs primes exploser. À la limite, certains deviennent inassurables. C’est ce que l’on observe déjà dans les zones exposées aux catastrophes climatiques (Kousky, Understanding Disaster Insurance, 2022).

Derrière l’utopie de l’individu souverain se dessine donc un risque collectif : celui d’une société où l’on n’assure plus contre les aléas, mais seulement contre soi-même. Une société où le classement permanent finit par saper la mutualisation, pourtant essentielle face aux risques climatiques ou sanitaires.

De la personnalisation à la gouvernance des classes

Plutôt que d’opposer personnalisation et mutualisation, l’enjeu est peut-être de reconnaître la tension irréductible entre les deux. Les assureurs devront inventer des équilibres, entre maintenir des classes collectives lisibles (âge, zone géographique, type de logement) pour garantir une base de solidarité, introduire une dose de personnalisation contrôlée (comportements mesurés, données de capteurs) sans laisser ces algorithmes créer des discriminations cachées, et a ssumer que comparer et classer est inévitable, mais que la manière de construire les classes est un choix politique et éthique, pas seulement technique (Millo & MacKenzie, Constructing a Market, Performing Theory, 2009).

La personnalisation promet l’émancipation de l’individu, mais repose sur une prolifération de catégories invisibles. Dans l’assurance comme ailleurs, nous sommes comparés sans cesse : par nos conduites, nos achats, nos rythmes de vie.

Plutôt que de céder à l’illusion de l’individu souverain, il faut peut-être affronter ce paradoxe : nous voulons être uniques, mais nous restons définis par des classes. L’enjeu n’est pas de supprimer les classements, mais de décider lesquels sont justes, transparents et socialement acceptables.

Car derrière chaque algorithme de personnalisation se cache une question politique : comment partager le risque, et donc, comment faire société ?

Akerlof, G. (1970). The Market for Lemons: Quality Uncertainty and the Market Mechanism. Quarterly Journal of Economics.

Bénéplanc, G., Charpentier, A. & Thourot, P. (2024). Manuel d’assurance. Presses Universitaires de France.

Boltanski, L., & Thévenot, L. (1991). De la justification. Gallimard.

Ewald, F. (1986). L’État providence. Grasset.

Fourcade, M., & Healy, K. (2007). Seeing Like a Market. Socio-Economic Review.

Fourcade, M., & Healy, K. (2013). Classification Situations: Life-chances in the Neoliberal Era. Accounting, Organizations and Society.

Kousky, C. (2022). Understanding Disaster Insurance. Island Press.

Millo, Y., & MacKenzie, D. (2009). Constructing a Market, Performing Theory: The Historical Sociology of a Financial Derivatives Exchange. American Journal of Sociology.

Rawls, J. (1971). A Theory of Justice. Harvard University Press.

Zuboff, S. (2019). The Age of Surveillance Capitalism. PublicAffairs.

À la fin, qui prendra en charge le coût des assurances ?

Des mutuelles ouvrières du XIXe siècle, créées pour amortir les coups du destin industriel, aux logiques actionnariales des géants financiers contemporains, l’assurance a toujours reflété les grands risques de son époque.

Désormais sous la pression d’événements climatiques à la fréquence et à la sévérité inédites, le secteur affronte une équation nouvelle : comment rester solvable et socialement légitime lorsque la sinistralité croît plus vite que les primes ? Entre flambée des tarifs, exclusions de garanties et menace d’inassurabilité de territoires entiers, la solidarité assurantielle doit se réinventer, faute de quoi, c’est la société tout entière qui sera appelée à combler le vide.

The Conversation (France) a publié un court article, écrit avec Laurence Barry… la suite en ligne.

 

The Conversation

Des primes d’assurance personnalisées moins chères grâce à l’IA ?

Parution d’un court article, “Des primes d’assurance personnalisées moins chères grâce à l’IA ? Voici pourquoi il s’agit d’une pente glissante”, sur https://theconversation.com/

L’assurance repose sur un principe de solidarité que mettent à mal les algorithmes chargés de constituer nos profils. À mesure en effet que les algorithmes se précisent, la facture se personnalise. Divers profils « à risque » peuvent ainsi se retrouver exclus des régimes d’assurance, tant les coûts sont élevés. La personnalisation a une légitimité évidente. On doit toutefois lui concilier un accès équitable à l’assurance.

Il faut d’abord savoir que l’assurance est traversée par un paradoxe fondamental. D’un côté, ses principes mêmes supposent un mécanisme collectif où chacun contribue selon sa capacité, et tire profit de la solidarité en cas de sinistre. De l’autre, les avancées technologiques, les données de plus en plus massives et les méthodes actuarielles de plus en plus précises poussent à individualiser toujours davantage les tarifs.

À cette tension s’ajoute un cadre légal de plus en plus exigeant, qui interdit toute forme de discrimination fondée sur des données sensibles, parfois corrélées à des facteurs de risque pourtant pertinents.

La suite sur https://theconversation.com/

En attendant, je peux en profiter pour un petit point rapide de grammaire. La version avant la mise en ligne ce matin avait un titre un peu différent

Dans « des primes moins chères », chères est un adjectif qui qualifie les primes (féminin pluriel) : il s’accorde donc → chères. Et cette petite qualification est à distinguer du cas où cher est adverbe (et donc devient invariable), notamment s’il suit des verbes comme coûter, payer, acheter, vendre : on dit ici

  • Ces primes moins chères (adjectif, on accorde).

mais on aurait du écrire

  • Ces primes coûtent moins cher (adverbe, pas d’accord).

si on avait ajouté le verbe coûter… mais avec le verbe être,

  • Ces primes sont moins chères (adjectif, on accorde)

Enfin, c’est ce que je crois avoir compris….

Les paradoxes de la segmentation et de la discrimination en assurance

La décision ne peut pas être raciste puisqu’elle a été prise sans aucune information sur l’origine ethnique de la personne.” Ce genre d’affirmation, on l’a tous entendu un jour ou l’autre. Que ce soit sur le racisme, l’âgisme ou le sexisme. Que ce soient des décisions humaines, des modèles ou des algorithmes. Pourtant, la “loi de Kranzberg1 nous rappelle que la technologie n’est ni bonne ni mauvaise mais, elle n’est pas neutre pour autant. La neutralité risque de ne venir qu’à un certain prix. Et il est peut être temps de revenir sur les grands principes autour de la segmentation et de l’équité, en assurance, pour mieux comprendre de quoi on parle quand on évoque la question de la discrimination.

Figure: Krater représentant Thésée et Procruste, et Thésée tuant le sanglier de Crommyon (source The Miriam and Ira D. Wallach Division of Art, 1862 – 1864)

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  1. La loi de Kranzberg, énoncée par l’historien des technologies Melvin Kranzberg en 1986, a été formulée dans un article intitulé “Technology and History: ‘Kranzberg’s Laws'”, publié dans la revue Technology and Culture. Six lois sont proposées, mais la première est la plus connue, rappelant que les effets de la technologie dépendent du contexte social, politique, économique et culturel dans lequel elle est utilisée: “Technology is neither good nor bad; nor is it neutral.” []

Les lundis de l’IA et de la finance

Dans dix jours, je participerai (en ligne) aux lundis de l’IA et de la finance, avec comme thème “mesurer et corriger les biais dans les systèmes d’IA”.  Co-organisés par l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution (ACPR/Banque de France) et Télécom Paris, les « Lundis de l’IA et de la Finance » forment un cycle de conférences autour de la réglementation de l’IA dans le secteur financier. Dans ce cadre, régulateurs, chercheurs et autres acteurs de l’industrie financière se sont réunis tous les deux mois pour échanger autour de différentes thématiques du domaine.

Le programme est incroyable

  • 17h – 17h10 : Introduction, Olivier Fliche (ACPR/Banque de France) et/ou Winston Maxwell (Télécom Paris)
  • 17h10 – 17h30 : Arthur Charpentier (UQAM Montréal) : présentation de travaux sur l’équité dans le domaine de l’assurance (où le cœur du métier est précisément de « discriminer » les risques), y compris une présentation des métriques d’équité et de leurs implications [les slides sont disponibles]
  • 17h30- 17h50 : Benoît Rottembourg et Jean-Michel Loubes (Inria) : méthodes d’identification des biais sur un cas concret (impayés en téléphonie)
  • 17h50-18h10 : David Cortés (AI-vidence) et/ou Stephan Clémençon (Télécom Paris) : présentation d’une méthode empirique de correction des biais directement dans les données d’entrée
  • 18h10-18h25 : Questions / discussions
  • 18h25-18h30 : Remarques de clôture, O. Fliche et/ou D. Bounie

 

Exposé auprès des étudiants (et anciens étudiants) de l’AMA

Ce midi (heure de Montréal), je donnerais un exposé virtuel sur le thème « IA, biais et équité (en actuariat et en assurance) » (les slides sont disponibles via le lien). C’est un honneur de donner la première conférence de l’AMA, Association des Masters en Actuariat, qui sera diffusée en direct aux différentes promotions des formations de l’AMA, réunies dans leurs universités !

Comme me le disaient Chi et Samuel, “pour les anciens ou extérieurs qui veulent suivre sans être en présentiel, cela sera possible sur Briques2math“, la chaîne YouTube. Je préciserais juste que personne ne sera en présentiel, puisque je serais à Montréal, j’enseigne demain matin…

Ah oui, l’exposé sera en français… mais j’aurais des slides en anglais

Colloque, au Centre Culturel International de Cerisy, en France

Je serai pour les 6 prochains jours au Centre Culturel International de Cerisy, pour un colloque sur “l’assurance face à ses ruptures“. Au programme (13/9) histoire de l’assurance, (14/9) la financiarisation, (15/9) les données massives, (16/9) le changement climatique et (17/9) le rôle de l’État. Je ferais une intervention dimanche matin, sur le thème Certitudes collective et incertitudes individuelles, les données massives changent-elles la donne ?

Dans cette intervention, nous commencerons par un détour historique et sociologique en revenant sur les travaux d’Émile Durkheim et Max Weber. Ces chercheurs ont montré que bien que les actions individuelles puissent être imprévisibles, les comportements collectifs suivent des schémas réguliers. En agrégeant les actions individuelles, nous observons des régularités au sein de groupes plus larges, une idée illustrée par la prédictibilité du suicide dans le contexte des données massives. Ensuite, nous aborderons les réflexions de Herbert Simon et sa théorie de la rationalité limitée, suggérant que malgré les limites cognitives des individus, les rendant individuellement imprévisibles, des modèles prévisibles émergent dans la prise de décision globale. Nous explorerons ensuite des questions épistémologiques en discutant l’interprétation fréquentiste des probabilités, laquelle requiert la répétition pour être quantifiée, et la difficulté d’associer une probabilité à un événement unique. La réponse bayésienne, qui interprète les probabilités comme des croyances ou des scores, complique la relation avec l’équité actuarielle. Nous questionnerons la calibration des modèles et l’interprétation des scores à travers des exemples simples, tels que “avoir 70% de chances qu’une opération militaire réussisse” ou “avoir 70% de chances de pluie entre 14 et 15 heures”. Enfin, nous conclurons en prenant en compte le caractère temporel de la prévision: prévoir un accident 15 minutes avant qu’il ne survienne n’est pas équivalent à le prévoir un an à l’avance.

Les slides sont en ligne. Sinon Le Monde, quotidien français, publiait un portrait des colloques (organisés depuis 1952) cet été, il y a un mois,

Rapport Langreney : lutter contre le désengagement des assureurs dans la couverture des risques climatiques

Le rapport « Adapter le système assurantiel français face à l’évolution des risques climatiques », co-écrit par Thierry Langreney, Gonéri Le Cozannet et Myriam Mérad a été rendu public le 2 avril 2024. Il contient trente-sept propositions organisées en neuf objectifs, dont le but est de réagencer la responsabilité des différents acteurs que sont les pouvoirs publics, les assureurs, les collectivités locales et les assurés eux-mêmes dans l’assurance, l’adaptation, la prévention et l’atténuation des risques climatiques.

Le régime CatNat : une spécificité française

Le régime de protection contre les catastrophes naturelles (CatNat) a été fondé en 1982 avec pour principes la solidarité nationale (couverture et participation universelle, avec une prime non-indexée sur le risque) et la responsabilité de tous (Loi n° 82-600 du 13 juill. 1982 relative à l’indemnisation des victimes de catastrophes naturelles). Cette responsabilité devait s’exprimer notamment dans l’élaboration d’une cartographie des risques – ou Plans d’exposition aux risques (PER devenus PPR), intégrés aux plans d’occupation des sols (devenus plans locaux d’urbanisme). Pour des raisons de facilité opérationnelle, les assureurs furent immédiatement partie prenante : ce sont eux qui collectent les primes (une surprime sur la prime des contrats multirisques habitation), gèrent les sinistres et peuvent se réassurer auprès de la Caisse centrale de réassurance (CCR), réassureur public, lui-même adossé à la garantie de l’État. La CCR finance ainsi un peu plus de 50 % des sinistres du marché français.

En comparaison à d’autres systèmes nationaux, le régime CatNat est une réussite : il a permis la couverture de la presque totalité du territoire national (hors DOM), pour une prime annuelle modique – de l’ordre de 22 € en moyenne en 2023. Il est aujourd’hui menacé, directement et indirectement, par le réchauffement climatique.

Volet assurantiel

Le rapport commence par le constat d’une aggravation soutenue depuis 2016 des différents périls, portée par les inondations et, plus récemment, le risque de retrait-gonflement des argiles (RGA). En conséquence, le régime CatNat est aujourd’hui déséquilibré. Pour y remédier, une première recommandation consiste à augmenter la surprime de 12 % à 20 % (soit une augmentation moyenne de 15 € par an par contrat), recommandation déjà adoptée en fin d’année et qui entrera en vigueur au renouvellement 2025. De plus, attendu que le réchauffement climatique devrait se poursuivre à horizon 2050, le rapport recommande également une indexation annuelle de 1 % des primes ainsi qu’une indexation des [la suite chez Dalloz Actualité…]

L’assurance au défi des ruptures, colloque, mi-septembre prochain, à Cerisy

Dans six mois (jour pour jour) Jean-Louis Bancel, Laurence Barry et Pierre François organise une conférence d’une semaine, sur le thème de l’assurance au défi des ruptures. La conférence se tiendra au Centre Culturel International de Cerisy.

Depuis la fin du XVIIIe siècle, l’assurance s’est imposée comme un dispositif qui confère de la résilience aux activités humaines, en proposant une compensation lorsque se réalise le risque qui les pénalise. La place de cette activité s’est accrue, pour s’incarner, à la fin du XXe siècle, dans une “société du risque”(1). Elle est devenue un rouage essentiel de l’industrialisation et de l’extension d’un progrès qui se retourne, parfois, contre nous.

La notion de risque évolue et est associée à la finance dont l’assurance n’est devenue qu’une des composantes. La crise de 2008, l’accélération des risques naturels extrêmes (cyclones, sécheresses, etc…) et la pandémie de Covid ont bousculé les certitudes sur la capacité du couple assurance/finance à apporter des solutions pour faire face aux risques du monde de demain.

Le choc de plusieurs ruptures, technologiques (mobilisation des données massives), sociales et économiques (propension des parties prenantes, offreurs comme demandeurs, à faire en sorte que chacun “paie son propre risque”), invite à repenser les fondements de l’assurance, ses objectifs et les techniques mises en œuvre pour les atteindre.

Face à la montée de périls globaux (dépassement des capacités de la Terre, évolutions climatiques…) mais aussi de nouvelles opportunités (médecine personnalisée…) les ressorts traditionnels de l’assurance (aléa, mutualisation, solidarité) sont-ils encore pertinents et opératoires ?

Les participants au colloque s’interrogeront sur les limites et les perspectives d’évolution de l’assurance. Ils tenteront d’esquisser des pistes “d’atterrissage”(2) pour l’assurance.

Les échanges dans l’enceinte du château se combineront avec des visites, en Normandie, permettant d’appréhender des situations, de risques (montée des eaux marines ou confrontation entre des risques industriels et préservation de sites naturels), où l’Assurance/Finance est mise à l’épreuve.

(1) “La société du risque. Sur la voie d’une autre modernité”, Ulrich Beck, Champs, n°822, Champs essais, 2008.
(2) Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Bruno Latour, La découverte, 2017.

Talk on Fairness and Discrimination in Insurance at the Thelem-ILB Chaire

This morning, I will be giving a talk for the Thelem-ILB Chaire (Thelem – historically compagnie d’assurance mutuelle contre l’incendie dans le département du Loiret – founded in 1820, one of France’s oldest companies), on fairness and discrimination in insurance, and more specifically on counterfactual fairness, and causal graphs. It is based on recent work with Olivier Côté, our PhD student in Laval (Québec), co-supervised with Marie-Pier,

Slides are available online. I can mention here that we obtained a grant from the Thelem-ILB Chaire to sponsor a trip in Europe for Olivier, to attend the Insurance Data Science conference in London, and the 26th International Congress on Insurance: Mathematics and Economics in Edinburgh.

Podcast: IA, biais et éthique en assurance

Lors de mon dernier passage à Paris, en France, j’en avais profité pour discuter avec Vivien, et enregistrer un podcast comme on dit en France, ou balado comme on dit ici. C’était l’occasion de revenir un peu sur le Manuel d’Assurance, sorti un an auparavant, et le livre Insurance, Biases, Discrimination and Fairness annoncé pour l’hiver prochain… Le podcast peut s’écouter sur youtube, et spotify

(image générée par ai-comic-factory)