Fukushima : 15 ans après, réflexions sur une inévitable catastrophe

en m’inspirant du titre de l’article de Benoît Hopquin publié par Le Monde, il y a 5 ans, jour pour jour.

J’étais à Hiroshima l’automne dernier. C’est un lieu saturé d’images, trop connu, que l’on connait avant même d’y être allé. Le dôme apparaît une dizaine de fois dans Gen d’Hiroshima ou Gen aux pieds nus, tel qu’il vient d’être nommé dans la nouvelle édition paru l’an dernier (reprenant le titre original Hadashi no Gen, はだしのゲン), et le voir en vrai fait remonter plein de souvenirs de lecture.

source: “Gen aux pieds nus“, de Keiji Nakazawa, publié par Le Tripode

Il y a aussi les photographies des lendemains du 6 août 1945 dans mes livres d’histoires. Hiroshima appartient à ce petit nombre de catastrophes que tout le monde croit avoir déjà vues. Et pourtant, l’essentiel de la catastrophe nucléaire n’a justement rien de visible. Ce que l’on voit à Hiroshima, c’est la destruction. Au sens littéral, on peut penser à ce couple, désintégré, dont il reste juste la silhouette sur un mur. Hormis le dôme, l’essentiel échappe au regard. Et au delà de la destruction, c’est aussi la contamination, l’incertitude, le temps long pour ses victimes. Janet Farrell Brodie le rappelle très bien dans Radiation Secrecy and Censorship after Hiroshima and Nagasaki. Dès après le bombardement, les autorités américaines ont travaillé à censurer, contenir, déformer l’information sur les effets radiologiques, autrement dit à rendre moins visible ce qui, de toute façon, ne se voyait pas directement.

Ce n’est peut être pas le bon point de départ, mais c’est à partir de là que j’ai voulu réfléchir un peu, quinze ans après, à Fukushima. Ou plus précisément ce que l’on a appelé “accident nucléaire de Fukushima“, survenu survenu au Japon à la suite du tsunami du 11 mars 2011, à la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi (福島第一原子力発電所), sur le territoire d’Okuma (tranches 1 à 4) et de Futaba (tranches 5 et 6), dans la préfecture de Fukushima. Histoire d’être précis… Fukushima, ce n’est pas une catastrophe nucléaire parmi d’autres, mais peut être une catastrophe devenue visible pour de mauvaises raisons. Fukushima a été vu, partout, parce qu’il y avait les images du séisme, puis surtout celles du tsunami. Yoichi Funabashi et Kay Kitazawa, dans Fukushima in Review: A Complex Disaster, a Disastrous Response” reviennent en détails là dessus. Le 11 mars 2011 n’est pas un simple accident industriel. C’est une catastrophe en cascade. Le séisme et la vague n’ont pas seulement endommagé une centrale. Ils ont effacé des villes côtières, coupé les routes, brisé les communications, paralysé les entreprises comme l’État, pendant que la crise nucléaire se déployait dans le même temps. Beaucoup de choses se passaient à la fois. C’est précisément cette simultanéité qui a rendu Fukushima immédiatement visible au monde entier.

Japan's decade of struggle since the Fukushima nuclear disaster - The ...

source Mainichi Shimbun, paru dans l’infographie du Washington Post

Mais si Fukushima a été visible, l’accident nucléaire, lui, ne l’était toujours pas vraiment. Barbara Geilhorn et Kristina Iwata Weickgenannt le disent très bien dans l’introduction de l’ouvrage Fukushima and the Arts. Les trois dimensions de la catastrophe du 11 mars 2011 n’avaient pas la même qualité. Les dégâts du tsunami étaient massifs, immédiats, indiscutables. On voyait des villages intacts puis, quelques minutes plus tard, des paysages rasés. En revanche, la catastrophe nucléaire avait un impact visuel très limité, pour ne pas dire nul. L’invisibilité du rayonnement, l’absence de victimes immédiates au sens spectaculaire du terme, et la temporalité très différente du risque faisaient que l’essentiel de la terreur naissait dans l’imagination. Le nucléaire ne se donne pas à voir comme un immeuble effondré ou une vague emportant des voitures. Cette remarque me semble essentielle. On parle souvent de Fukushima comme d’un accident nucléaire visible, parce qu’il a été filmé, photographié, commenté heure par heure. Mais ce qui a été vu, ce n’était pas tant la contamination que son décor. Les images montraient la mer, les débris, les explosions, les travailleurs en combinaison, les cartes, les périmètres d’évacuation. Elles ne montraient pas le danger lui même. Susan Lindee, dans Survivors and Scientists: Hiroshima, Fukushima, and the Radiation Effects Research Foundation, le rappelle lorsqu’elle écrit que le rayonnement n’est pas directement perceptible, qu’on ne peut ni le voir, ni l’entendre, ni le sentir. À partir de là, les représentations formelles deviennent décisives pour définir ce qui compte comme contamination dangereuse. Cartes, rapports, mesures, courbes de dose, expertises. Autrement dit, dans le risque nucléaire, “voir” dépend avant tout de médiations.

Cela vaut d’ailleurs aussi pour Hiroshima. L’une des leçons du texte Radiation Secrecy and Censorship… de Janet Farrell Brodie est qu’il n’y a pas d’opposition simple entre une catastrophe visible et une catastrophe invisible. Il y a des dispositifs qui rendent certaines dimensions visibles et d’autres non. La ville détruite est montrable. Les brûlures radiologiques, les maladies différées, les doutes sur les expositions, beaucoup moins. La visibilité n’est donc pas un fait naturel. C’est un résultat politique, médiatique et institutionnel. Dans le cas d’Hiroshima, on a montré la puissance de l’arme et longtemps atténué l’attention portée à ses effets radiologiques. Dans le cas de Fukushima, on a vu la mer détruire le littoral et l’on s’est ensuite retrouvé, de nouveau, dépendant de cartes, de seuils et d’experts pour saisir ce qui se passait réellement.

Ce point est d’autant plus important que le nucléaire civil avait été, pendant des décennies, travaillé par une pédagogie de la visibilité. Morris Low, dans Visualizing Nuclear Power in Japan: A Trip to the Reactor, montre très bien comment le Japon d’après guerre a appris à voir le nucléaire autrement que par Hiroshima et Nagasaki. Le livre explique que les Japonais ont adopté l’énergie nucléaire grâce au rôle des médias, des expositions, des films et des visites. Dans sa conclusion, Morris Low rappelle que ces efforts médiatiques ont contribué à naturaliser le nucléaire, à le faire entrer dans la vie quotidienne. Avant que la catastrophe nucléaire ne devienne visible comme désastre, le nucléaire avait donc été rendu visible comme promesse, et comme modernité. C’est probablement doute ce qui donne à Fukushima sa puissance symbolique forte, et assez particulière au Japon. Susan Lindee, dans Survivors and Scientists, rappelle qu’après 2011, de nombreux survivants d’Hiroshima et de Nagasaki ont parlé de Fukushima comme d’un “troisième bombardement atomique”. Ce n’était évidemment pas une assimilation technique entre bombe et centrale. C’était une manière de dire qu’une même histoire revenait, celle d’un pays confronté une nouvelle fois à la contamination radiologique, à l’évacuation, à l’incertitude scientifique et au mensonge institutionnel. Fukushima a ainsi rapproché, dans l’espace public japonais, ce que l’on avait longtemps voulu séparer, l’atome militaire et l’atome civil.

On pourrait dire que Three Mile Island et Tchernobyl occupent, dans cette histoire, deux positions intermédiaires. Three Mile Island, classé au niveau 5 sur l’échelle INES, reste dans l’histoire comme une fusion partielle du cœur, et non comme une catastrophe radiologique de l’ampleur de Tchernobyl ou Fukushima. J. Samuel Walker rappelle dans Three Mile Island: A Nuclear Crisis in Historical Perspective que Three Mile Island et Tchernobyl ont souvent été associés comme illustrations des dangers du nucléaire, tout en ayant des conséquences très différentes. Dans le texte de Robert Jay Lifton placé en ouverture de Legacies of Fukushima, Three Mile Island réapparaît surtout comme l’exemple d’un danger perçu comme un poison caché. Même quand l’exposition est jugée limitée, le soupçon s’installe, et avec lui la défiance envers les autorités. Tchernobyl, lui, a longtemps été la grande figure de l’invisible nucléaire. Bien sûr, il y eut des images spectaculaires, le réacteur éventré, la zone d’exclusion, les cartes du nuage. Mais ce qui s’est imposé avec le temps, c’est moins la scène initiale que la vie dans l’après. Adriana Petryna, dans Life Exposed: Biological Citizens after Chernobyl, décrit un monde où la catastrophe devient une catégorie administrative, médicale et sociale. Elle parle d’une “catastrophe technogène”, pour dire que les réponses technico administratives ont parfois aggravé les incertitudes qu’elles étaient censées résoudre. Chez Adriana Petryna, le plus frappant est sans doute cette idée que, dans l’après catastrophe, la maladie, l’expertise et les traces d’exposition deviennent une monnaie politique à travers laquelle les individus négocient reconnaissance, aide et survie.

On retrouve quelque chose de proche à Fukushima, même si les contextes diffèrent profondément. Hideaki Fujiki, dans Fukushima and the Arts, souligne que la catastrophe a imposé une dissociation entre la vie et les moyens de vivre. D’un côté, la santé, l’exposition, la protection des enfants. De l’autre, le travail, la maison, la terre, les liens sociaux, le fait de rester ou de partir. L’enjeu n’est alors plus seulement de mesurer un risque, mais de décider quel type de vie on juge encore vivable. C’est aussi pour cela que Fukushima n’est pas seulement un accident technique, c’est aussi (et avant tout ?) une épreuve de gouvernement des existences. Cette dimension explique pourquoi la question médiatique est si centrale. Maiko Fukasawa et ses coauteurs, dans Relationship Between Use of Media and Radiation Anxiety Among the Residents of Fukushima 5.5 Years After the Nuclear Power Plant Accident, rappellent que l’invisibilité du rayonnement et le caractère différé de ses effets donnent une place considérable à l’information reçue. Leur étude montre que le bouche à oreille est associé à une anxiété plus forte vis à vis de la santé, tandis que l’usage des réseaux sociaux est associé à davantage d’anxiété liée à la discrimination et au préjugé. À l’inverse, certaines sources plus unidirectionnelles, comme les informations de NHK, sont associées à une moindre anxiété sur ce dernier point. Ce résultat n’est pas anecdotique. Il dit quelque chose de fondamental. Quand le danger n’est pas visible, il circule sous forme de récits, de rumeurs, de graphiques, de communiqués, de conversations entre proches. L’invisible se socialise.

Et en dehors de ces exemples ? Peut-on  comprendre ce qu’il advient d’un risque nucléaire quand il ne dispose d’aucune image pour entrer dans l’espace public ? La brochure de l’ASNR sur l’échelle INES le rappelle : cette échelle a précisément été conçue pour faciliter la perception, par les médias et le public, de l’importance des incidents et accidents nucléaires. Elle ne mesure pas la sûreté au sens global, elle ne permet pas une comparaison simple entre pays, mais elle sert à rendre communicable un univers technique qui, sans cela, resterait largement opaque. Le même document rappelle aussi un fait intéressant. En France, plusieurs centaines d’événements sont classés chaque année au niveau 0, environ une centaine au niveau 1, et, ces dernières années, entre 0 et 4 au niveau 2. Les événements de niveau 1 font systématiquement l’objet d’un avis d’incident publié par l’autorité. Ceux de niveau 2 et au delà donnent lieu en plus à une déclaration à l’AIEA. Autrement dit, le nucléaire ordinaire produit en permanence de petits événements, des anomalies, des écarts, des défauts de procédure, qui n’existent pratiquement pas dans l’espace médiatique général. Non parce qu’ils seraient cachés au sens strict, mais parce qu’ils ne deviennent pas visibles. Ils restent dans un régime de publicité faible, administrative, spécialisée.

C’est peut être là, au fond, le cœur du problème. Une catastrophe nucléaire devient pleinement visible soit quand elle est adossée à des images spectaculaires, comme à Fukushima avec le tsunami, soit quand elle est déjà entrée dans l’histoire, comme Tchernobyl ou Three Mile Island. Entre les deux, il y a toute une zone grise de signaux faibles, de classements INES, de cartes de contamination, de controverses d’experts, de seuils réglementaires, de communiqués techniques, autrement dit tout ce qui fait la vie réelle du risque nucléaire. Jean Luc Nancy, dans After Fukushima: The Equivalence of Catastrophes, écrivait qu’un tsunami qui endommage une centrale ouvre un autre registre de gravité, et que les catastrophes contemporaines doivent être pensées dans l’enchevêtrement des forces naturelles, techniques, politiques et économiques. Il avait raison sur ce point au moins. Ce que nous appelons catastrophe n’est jamais seulement l’événement. C’est le système qui le rend possible, puis lisible, puis parfois oubliable.

Vu depuis le Japon, quinze ans après Fukushima, la question n’est donc peut être pas seulement celle de la mémoire. Elle est aussi celle de l’apprentissage du regard. Que voyons nous vraiment quand nous parlons de catastrophe nucléaire ? Des ruines ? Des cartes ? Des travailleurs en combinaison ? Des courbes de dose ? Des visages inquiets ? Des villages vides ? Mais presque jamais le danger lui même. Comme ne pas aussi penser à la bande dessinée d’Emmanuel Lepage, Un printemps à Tchernobyl, qui tente de dessiner la catastrophe.

Source Emmanuel Lepage Un printemps à Tchernobyl publié par Futuropolis

Si je m’autorise à aller un cran plus loin dans ma réflexion (et j’en parlais dans Les autorités publiques face aux risques, de la confiance au doute en 2019) les catastrophes nucléaires sont des épreuves assez particulières dans toutes les démocraties. Elles obligent à faire confiance à des institutions, à des procédures de mesure, à des récits experts, tout en sachant que ces institutions ont souvent, par le passé, minimisé, retardé, censuré ou simplement mal compris ce qui se jouait. Three Mile Island ou Tchernobyl nous l’avait déjà appris, et Fukushima nous l’a rappelé. Quand la catastrophe devient visible, c’est souvent qu’il est déjà trop tard. Le vrai problème commence bien avant, quand le risque existe sans image, et qu’il faut malgré tout décider de le croire. C’est ce qui rend la prévention aussi compliquée à mettre en place, sans être celui qui crie au loup…

Arthur Charpentier
Arthur Charpentier
Arthur Charpentier, professor in Montréal, in Actuarial Science. Former professor-assistant at ENSAE Paristech, associate professor at Ecole Polytechnique and assistant professor… Read more

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Arthur Charpentier (March 10, 2026). Fukushima : 15 ans après, réflexions sur une inévitable catastrophe. Freakonometrics. Retrieved August 17, 2026 from https://doi.org/10.58079/15usc


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