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Key Updates of the International AI Safety Report (1 and 2)

This post was initially written in French, https://freakonometrics.hypotheses.org/86935

If we take the two reports from the International AI Safety Report seriously, namely First Key Update published in October and Second Key Update published in November, then frontier AI is not only a story of spectacular performance. It is a story of speed, exposure, and control tools struggling to keep up. The First update opens with the observation that the field is moving too fast, with major changes happening within a few months, sometimes a few weeks. These reports amount to a compact treatise on risk governance under unstable conditions. The First explains how technical shifts move the frontier of possible uses, and therefore of plausible harms. The Second explains how the sector tries to manufacture safety layer by layer, through procedures and audits, while explicitly acknowledging that the effectiveness of current measures remains uncertain and context dependent.

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“Dérisquage”, mot de l’année

La semaine dernière, dans son article Climat : les mots qui ont fait l’année 2025, Rémi Noyon proposait dérisquage (en sixième position) comme mot qui a fait l’année 2025.

La stratégie de l’« Etat dérisqueur » a montré ses limites

Comment continuer à soutenir les technologies bas-carbone ? Les capitaux continuent d’affluer – ils ont doublé entre 2015 et 2024 –, mais beaucoup craignent que ces chiffres soient un trompe-l’oeil. D’une part, les investissements restent tirés par la Chine. D’autre part, on observe un ralentissement de la croissance : 7% en 2024 après un bond de 32% en 2023. Surtout, ces sommes restent insuffisantes au regard de nos objectifs. Selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA), les « niveaux d’investissement actuels dans les renouvelables représentent la moitié de ce qui est nécessaire pour tripler la capacité de ces énergies d’ici 2030 ».

Ce constat mène des chercheurs à critiquer les stratégies de financement mises en place dans les pays occidentaux. L’économiste Daniela Gabor, par exemple, a parlé d’« Etat dérisqueur ». Via divers mécanismes, comme les subventions, le crédit d’impôt ou les tarifs d’achat, la puissance publique atténue voire supprime le risque de marché. Cela peut permettre de faire décoller le secteur, mais l’inconvénient est que l’on assure une rente aux investisseurs – des entreprises ou des gestionnaires d’actifs – sur le dos du contribuable. Autre crainte : que ces infrastructures soient gérées dans une logique court-termiste puisqu’il s’agit parfois de maximiser leur valeur de revente avant la clôture du fonds. Par ailleurs, dès que ces aides se dissipent, les investissements sont reroutés vers des secteurs plus profitables (les fossiles, l’IA, la défense).

Ce mot, État dérisqueur avait été proposé par Daniela Gabor, pour décrire le fait que si les investisseurs privés trouvent les projets trop risqués, l’État peut atténuer (ou supprimer) une partie des risques via des subventions, du crédit d’impôt, des tarifs d’achat, des contrats long terme, des garanties… Et on pourrait être tenté de croire que ça peut effectivement faire décoller un secteur. Mais d’un autre côté, si on “dérisque” trop, ou mal, on peut assurer une rente aux investisseurs sur le dos du contribuable (Gabor (2021), The Wall Street Consensus ; Gabor et Braun (2025) Green macrofinancial regimes). Et on peut aussi organiser une transition dont la boussole implicite n’est plus “décarboner vite et juste”, mais “produire des actifs bankable qui rentrent dans les portefeuilles”. Comme le disent Daniela Gabor et Benjamin Braun, le dérisquage n’est alors plus un outil, ça devient potentiellement un régime.
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Transformer un débat de marché (qui paie ?) en débat d’État (qui est responsable ?)

En début de semaine, j’écrivais un court article, Qui doit payer un risque lié à une défaillance de maintien de l’ordre ?, qui revenait sur un débat qui agite la presse spécialisée, et le petit monde des assurance. Et comme on commence à me solliciter sérieusement, je vais devoir travailler encore un peu. Et ce blog (mon carnet de recherche) me servira a gribouiller quelques notes de lectures.

Le sujet était remonté à la fin de l’été, par exemple dans L’Argus, sous la plume de , avec un article L’assurance cherche à partager le coût du risque émeutes, qui citait un directeur de Swiss Re qui affirmait alors

« L’augmentation du risque de manifestations dans la rue, d’émeutes, de troubles, de mouvements sociaux est un phénomène que l’on constate dans le monde entier, et c’est une inquiétude. Au final, quelqu’un doit supporter le coût de ces dégâts. »

Mais j’ai trouvé que le débat prenait une tournure intéressante quand un juge a dit, noir sur blanc, que l’État a failli dans une mission régalienne. J’en parlais en début de semaine, le communiqué du Tribunal administratif de Nouvelle-Calédonie, Maintien de l’ordre public pendant les émeutes de mai/juin 2024 (décision rendue publique le 15 décembre 2025), l’État a été condamné à verser à Allianz IARD un peu plus de 28 millions d’euros pour des préjudices survenus entre le 15 et le 17 mai 2024. Plus précisément, le tribunal retient une faute, en soulignant que l’État disposait “de délais suffisants” pour mettre en place des mesures “appropriées” et “assurer un niveau raisonnable de sécurité”, mais n’a pas pris la décision d’envoyer “en temps utile et en nombre suffisant” des forces de sécurité malgré des signaux convergents d’insurrection probable. Comme le montre Nathalie Tissot dans Émeute en Nouvelle-Calédonie : la justice condamne l’État à payer 28 millions d’euros à un assureur (dans L’Argus de l’assurance,la semaine dernière), l’affaire est explicitement racontée comme une “responsabilité de l’État engagée”, avec les mêmes mots sur le “niveau raisonnable de sécurité” et l’“envoi en temps utile et en nombre suffisant”.

Et c’est là que ça devient vraiment intéressant, que la question change de nature. Une assurance “émeutes” classique mutualise un risque social (on va y revenir). Une assurance “émeutes” qui, de fait, absorbe aussi des dommages directement liés à une carence fautive de l’État mutualise autre chose : un risque de défaillance publique. Dit autrement, on ne discute pas seulement “qui paie les vitrines”, mais “qui paie l’inefficacité (ou la faute) du maintien de l’ordre”. Je le disais rapidement et maladroitement dans Qui doit payer un risque lié à une défaillance de maintien de l’ordre ?, il y a des dommages liés au désordre social, et des dommages liés à une carence fautive de l’État ; dans le second cas, la mutualisation via surprime devient politiquement fragile, parce qu’elle peut fonctionner techniquement tout en produisant une injustice distributive si elle efface la faute publique.
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Insuring AI: New risks? New models?

Recently, Lukasz Szpruch, Agni Orfanoudaki, Carsten Maple, Matthew Wicker, Yoshua Bengio, Kwok-Yan Lam and Marcin Detyniecki posted a paper entitled Insuring AI: Incentivising Safe and Secure Deployment of AI Workflows. I came across it recently, and it strikes me as a good opportunity to complement the post I published last month, Insurers and AI, a systemic risk The paper starts from a diagnosis that many people share: AI is spreading everywhere, and with it come risks that are hard to measure (sometimes already present but “silent” in existing insurance policies). The authors argue for dedicated insurance (AI insurance) and governance. They also emphasize (i) the lack of historical data, (ii) the dynamic nature of models, (iii) accumulation/correlation risks, and they conclude that a “paradigm shift” in pricing is needed: moving away from past experience toward a priori performance and evaluation data.

My point here is simple (and not polemical): this diagnosis is useful, but it leaves an important blind spot. A large part of these difficulties is not really new for insurance. They have structured, for decades, the scientific literature on insurability, accumulation, catastrophe modeling, uncertainty (epistemic vs aleatory), information asymmetry—and even the question of bias and discrimination. In other words: there are genuine novelties (speed, scale, technological dependencies, updates), but the methodological toolbox developed over more than a century is not outdated. If I dared, I would say it is precisely designed to deal with poorly observed, unstable, socially sensitive risks—provided it is extended with well-written contracts.
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Assurer l’IA. Nouveaux risques ? Nouveaux modèles ?

Récemment, Lukasz Szpruch, Agni Orfanoudaki, Carsten Maple, Matthew Wicker, Yoshua Bengio, Kwok-Yan Lam et Marcin Detyniecki ont mis en ligne un article Insuring AI: Incentivising Safe and Secure Deployment of AI Workflows, que j’ai récemment découvert, et qui me donne l’occasion de compléter mon article mis en ligne le mois dernier, Assureurs et IA, un risque systémique. L’article part d’un constat que beaucoup partagent : l’IA se diffuse partout, et avec elle des risques difficiles à mesurer, parfois déjà présents mais “silencieux” dans les polices d’assurance existantes. Les auteurs plaident pour une assurance dédiée (AI assurance) et une gouvernance. Ils insistent aussi sur (i) l’absence de données historiques, (ii) la dynamique des modèles, (iii) les risques d’accumulation/corrélation, et concluent à un « paradigm shift » de la tarification, de l’expérience passée vers des données a priori de performance et d’évaluation. Mon propos ici est simple (et non polémique) : ce diagnostic est utile, mais il laisse un angle mort important. Une grande partie de ces difficultés n’est pas vraiment nouvelle pour l’assurance. Elles ont structuré, depuis des décennies, la littérature scientifique sur l’assurabilité, l’accumulation, la modélisation de catastrophes, l’incertitude (épistémique vs aléatoire), l’asymétrie d’information et même la question des biais et de la discrimination. Autrement dit : il y a bien des nouveautés (vitesse, échelle, dépendances technologiques, mises à jour), mais la boîte à outils méthodologique, développée depuis plus d’une centaine d’années, n’est pas dépassée. Si j’osais, je dirais qu’elle est précisément faite pour traiter des risques mal observés, instables, et socialement sensibles, à condition d’être prolongée par des contrats bien écrits.
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Qui doit payer un risque lié à une défaillance de maintien de l’ordre ?

Un petit sujet polémique avant les fêtes ? Parlons un peu d’assurance et de maintien de l’ordre… Depuis les violences urbaines de ces dernières années, la question de “comment indemniser les émeutes” s’est invitée dans le débat public au point d’entrer au Sénat, sous la forme d’un projet de régime adossé aux contrats d’assurance de “dommages aux biens”, avec une garantie obligatoire, une surprime et un mécanisme de mutualisation au-delà de certains seuils. Dans l’hémicycle, on a un débat assez classique, les sénateurs voulant rendre la garantie effective (avec classiquement, en cas de refus, la possibilité de saisir le Bureau central de tarification), ils discutent l’architecture de mutualisation, ils évoquent l’intervention de la Caisse Centrale de Réassurance (comme pour le la couverture des catastrophes naturelles), un plafond au-delà duquel la garantie de l’État prendrait le relais est évoqué (1 milliard, puis 1,5 milliard).
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III Congreso Universitario Internacional sobre Seguros y Reaseguros en Perú

In a few hours, I will give a talk at the III Congreso Universitario Internacional sobre Seguros y Reaseguros en Perú,

I will give a talk on Detecting Hidden Bias in Insurance AI Through Counterfactuals

As AI becomes embedded in underwriting, pricing, fraud detection, and claims automation, one challenge remains widely underestimated: models can discriminate without ever using a prohibited variable. Indirect discrimination (i.e., bias transmitted through correlated or downstream variables) poses a subtle but critical risk for insurers, all the more since actuarial science heavily rely on model based on proxy variables. This presentation will explore how causal reasoning and counterfactual thinking can illuminate what standard machine learning methods often obscure. I will begin with intuitive economic decompositions of group disparities, then show how recent advances in optimal-transport-based counterfactuals enable us to ask: “What would this prediction have been if the sensitive attribute had been different?” Drawing on recent framework for causal mediation via sequential optimal transport , we will see how actuaries can break down total model disparities into direct and indirect components (even with complex mediators such as behavioral features, prior claims history, or categorical underwriting variables). The goal of the session is to leave the audience with a clear understanding of where hidden bias may emerge in insurance AI systems, how to diagnose it using modern causal tools, and how these insights support better governance, transparency, and compliance. A forward-looking, accessible presentation to close the day and open new perspectives on fair and responsible AI in insurance.

o (pero no daré mi charla en español) Detección de Sesgos Ocultos en la IA de Seguros con Métodos Contrafactuales

A medida que la inteligencia artificial se integra en la suscripción, la tarificación, la detección de fraude y la automatización de siniestros, surge un desafío que a menudo se subestima: los modelos pueden discriminar sin necesidad de utilizar explícitamente una variable prohibida. La discriminación indirecta —es decir, el sesgo que se transmite a través de variables correlacionadas o situadas aguas abajo— representa un riesgo sutil pero crítico para las aseguradoras, especialmente considerando que la ciencia actuarial depende fuertemente de modelos basados en variables proxy. Esta presentación explorará cómo el razonamiento causal y el pensamiento contrafactual pueden revelar aquello que los métodos tradicionales de machine learning suelen ocultar. Comenzaré con descomposiciones económicas intuitivas de las disparidades entre grupos y luego mostraré cómo los avances recientes en contrafactuales basados en transporte óptimo permiten formular la pregunta: “¿Cuál habría sido la predicción si el atributo sensible hubiera sido diferente?” Basándonos en marcos recientes de mediación causal mediante transporte óptimo secuencial, veremos cómo los actuarios pueden descomponer las disparidades totales de un modelo en componentes directos e indirectos, incluso cuando existen mediadores complejos como variables de comportamiento, historial de siniestros o características categóricas de suscripción. El objetivo de la sesión es ofrecer al público una comprensión clara de dónde pueden surgir sesgos ocultos en los sistemas de IA utilizados en seguros, cómo diagnosticarlos utilizando herramientas causales modernas, y cómo estos enfoques pueden fortalecer la gobernanza, la transparencia y el cumplimiento regulatorio. Una presentación accesible y orientada al futuro, ideal para cerrar la jornada e introducir nuevas perspectivas sobre una inteligencia artificial justa y responsable en el sector asegurador.

Sortir enfin de l’élitisme épuisant?

J’ai l’impression que lorsqu’on affirme aujourd’hui que taxer les grandes fortunes ferait fuir l’intelligence artificielle hors de France (comme relayé l’autre jour sur BFMtv), on ne parle pas seulement d’impôts. On mobilise un imaginaire très ancien, celui des hommes d’exception, seuls capables de porter le progrès sur leurs épaules. Cette croyance irrigue nos débats économiques, mais aussi (de manière plus silencieuse, ou moins médiatique) nos politiques scientifiques. Là aussi, on finance quelques figures jugées extraordinaires, au nom d’un récit héroïque qui ne résiste pourtant ni à l’histoire des sciences ni aux données empiriques. Il suffit d’ouvrir les les journaux pour s’en rendre compte. Ces histoires simples fascinent : un savant, une idée, une découverte. Une sorte de conte moderne où la gravitation tombe d’un arbre, la relativité surgit d’un bureau mal rangé, le vaccin naît d’une intui­tion solitaire. On les aime ces récits, ils sont beaux, mais ils mentent. Et tandis qu’on continue de glorifier quelques “esprits exceptionnels” (il suffit de penser à la semaine des annonces des prix Nobel chaque automne, ou à n’importe quelle annonce de prix), la recherche scientifique suffoque : trop de budgets vont à trop peu d’individus, alors même que toutes les données montrent que cette concentration nuit à l’innovation. La science n’avance pas grâce à des héros ; elle avance grâce à des communautés. Ce que nous appelons “découverte” est presque toujours le produit d’un bien commun intellectuel, et non d’une illumination individuelle. Pourtant, sur la base de mythes, nos politiques de recherche s’obstinent à financer les mêmes noms, les mêmes institutions, les mêmes “excellents”.
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Voir le monde depuis le Japon 🇯🇵

Comme je l’ai déjà raconté sur ce blog, je vis désormais au Japon. Pour une année. La barrière de la langue et la culture me tiennent encore à bonne distance (je me sens souvent lost in translation) mais je continue d’explorer ce pays les yeux écarquillés, fasciné par ce que j’y découvre. Une des premières étapes, étant devenu temporairement “résident” a été de nous inscrire au ward office, le bureau de l’arrondissement (), ce qui a permis d’entrevoir l’efficacité de l’administration japonaise.  Par exemple, quand on rejoint l’assurance maladie publique (National Health Insurance 国民健康保険 ou Employees’ Health Insurance 社会保険) on a accès à des check-ups de santé subventionnés (check-up de prévention du diabète et maladies cardio-métaboliques) pour moins de 1000円, moins de 10 dollars canadiens, 6 ou 7 €. Je découvre aussi le système incroyable de train… Entre Tokyo et Kyoto, il y a 130–150 trains quotidiens dans chaque direction (aller ou retour). À titre de comparaison, entre Paris et Rennes, c’est 20 trains par jours, pour le RER entre Palaiseau et Paris (centre), c’est 60 trains par jour. Au Canada, entre Montréal et Toronto, c’est environ 6 allers (ou retours) quotidiens. En fait, mon quotidien est en décalage complet avec ce que j’ai toujours entendu sur « l’économie japonaise », présentant le Japon comme un personnage de tragédie (économique). Depuis vingt-cinq ans, on entend parler de sa « stagnation terminale », « l’échec de son modèle », « l’incapacité à rebondir ». Mais ce n’est pas ce que j’observe au quotidien…

Il y a presque deux ans, avec Ewen Gallic, on a écrit un court billet de blog, Croissance, décroissance, de quoi parle-t-on ?, qui avait été l’occasion de poser plusieurs questions comme que mesure-t-on vraiment lorsque l’on parle de croissance ? ou pourquoi le PIB occupe-t-il une telle place dans le débat public ? mais surtout on se demandait pourquoi la croissance du PIB pouvait résumer la santé d’un pays ? Clairement, vivre au Japon me donne aujourd’hui un autre éclairage, non plus abstrait, tiré de mes lectures, mais incarné. Si un pays peut fonctionner aussi bien avec une croissance quasi nulle depuis deux ou trois décennies, alors peut-être qu’une partie du discours économique repose sur un malentendu assez profond ?

L’économie japonaise va-t-elle vraiment si mal ?

Dire « le Japon stagne » est factuellement correct : la croissance moyenne du PIB réel est autour de 0–1 % par an depuis le milieu des années 1990. Mais dire « le Japon est en déclin » est très différent, et probablement faux. Dans Japan’s Bubble, Deflation and Long-term Stagnation, Hamada, Kashyap et Weinstein rappellent que le choc des années 1990 a été très important: chute des prix immobiliers, crise bancaire sévère, déflation persistante. Pourtant, ils montrent que malgré ces turbulences, le PIB par habitant a continué de progresser. Cette nuance est essentielle, car le PIB total croît peu, la population diminue, donc le niveau de vie moyen ne s’est pas effondré. Richard Koo, dans The Holy Grail of Macroeconomics, apporte même une interprétation devenue classique : le Japon ne souffrait pas d’un manque de dynamisme, mais d’une balance sheet recession, où les entreprises, toujours solvables, utilisaient leurs revenus non pas pour investir mais pour se désendetter. Ce phénomène entraîne mécaniquement une faible croissance, mais pas une baisse du bien-être matériel. Et c’est exactement ce que montre le Japon d’aujourd’hui : une économie « molle » quand on regarde les chiffres, mais robuste, stable, et fonctionnelle quand on regarde la vie au quotidien.

Le Japon est-il inégalitaire ?

Dans notre article Croissance, décroissance, de quoi parle-t-on ?, on arrivait assez vite à la question croissance pour qui ? Rappelant que penser la croissance sans penser les inégalités n’avait pas grand intérêt… Qu’en est-il au Japon ? Les inégalités japonaises existent, bien sûr, aucun pays n’y échappe. Mais elles sont souvent mal comprises. Dans The Spirit Level, Wilkinson et Pickett utilisent un ensemble de données internationales pour montrer comment les inégalités structurent la santé sociale. Ils montrent notamment que le Japon se situe parmi les pays développés les moins inégalitaires, juste derrière les “pays nordiques” (selon l’expression consacrée, c’est à dire les pays Européens du nord de l’Europe, i.e., Danemark, Finlande, Islande, Norvège et Suède, qui font partie du Conseil nordique depuis 1952). Cela explique en partie pourquoi le Japon affiche des taux faibles de criminalité, des niveaux élevés de confiance et une cohésion sociale remarquable. De son côté, Margarita Estevez-Abe, dans Welfare and Capitalism in Postwar Japan, décrit un pays où l’État-providence est limité, mais compensé par un marché du travail historiquement protecteur, une culture d’entreprise paternaliste et une éducation homogène. Autrement dit : la redistribution est plus faible, mais la cohésion est forte. Enfin, dans The Origins of Happiness, Clark, Flèche et Layard montrent que les déterminants du bien-être ne sont pas seulement économiques : la santé mentale, les relations familiales, la stabilité sociale comptent davantage que les revenus. Sur ces critères, le Japon obtient de très bons résultats. Le Japon n’est donc pas un « paradis égalitaire », mais certainement pas un pays fracturé.

Peut-on généraliser l’expérience japonaise ?

L’objection classique est immédiate : « le Japon n’est pas exportable ». Et c’est vrai : sa démographie, ses institutions, sa cohésion sociale, son administration, son rapport à l’État sont très spécifiques. Dans Models of Capitalism, David Coates souligne justement que chaque pays combine institutions, histoire et culture économique pour produire un « modèle » unique. Le Japon est un cas particulier dans ce paysage. Pour autant, une conclusion me semble généralisable :

Ce n’est pas la croissance qui garantit un bon fonctionnement social. Ce sont les institutions et les choix collectifs.

C’est ce que confirment des ouvrages très différents, Organization, Performance and Equity qui montre comment la coordination État–entreprises a façonné une économie résiliente, Public Policies and the Japanese Economy insiste sur l’importance des choix publics d’investissement dans les infrastructures ou encore The Nordic Theory of Everything rappelle qu’on peut combiner cohésion sociale et faible croissance dès lors que les services publics sont solides et bien gérés. Autrement dit : le Japon n’a pas « réussi malgré la stagnation ». Il a réussi dans la stagnation, grâce à des institutions adaptées.

La croissance est-elle nécessaire pour financer des services publics de qualité ?

J’ai l’impression que c’est la question la plus sensible, celle sur laquelle repose l’essentiel des débats contemporains en Europe :

Si la croissance ralentit, peut-on encore financer l’école, l’hôpital, les bâtiments publics, les infrastructures, les retraites ?

La réponse la plus courante est : « Non, il faut de la croissance pour financer tout cela ». Mais cette affirmation ne résiste pas à l’analyse, ni théorique, ni empirique. Dans Mismeasuring Our Lives, Stiglitz, Sen et Fitoussi montrent que le PIB ignore la qualité des infrastructures, ignore la soutenabilité, ignore les inégalités et ne mesure pas les services publics eux-mêmes. Dit autrement, deux pays ayant la même croissance peuvent offrir des services publics radicalement différents, ce que l’on observe entre les États-Unis et les “pays nordiques”, par exemple. La croissance ne dit donc rien sur la capacité à lever l’impôt, la confiance sociale, la stabilité institutionnelle, l’efficacité administrative, etc. Pour financer des services publics, il faut avant tout… un État qui sait les financer. Le Japon a connu vingt ans de croissance très faible, mais a maintenu un niveau d’investissement public élevé. Dans Public Policies and the Japanese Economy, Toshiaki Tachibanaki montre que les années 1990–2000 ont été marquées par des programmes d’investissement massifs, parfois critiqués comme excessifs, mais qui ont permis d’entretenir les infrastructures, de moderniser les réseaux de transport mais aussi d’assurer une grande résilience urbaine (notamment sismique). Ce financement ne provenait pas de la croissance, mais de choix politiques, d’un système fiscal cohérent, d’une dette publique domestique, et d’un haut niveau d’épargne intérieure. Le Japon a prouvé qu’un État peut maintenir des services publics excellents dans une économie stagnante, dès lors qu’il considère ces services comme essentiels. En fait, dans The Economics of Enough, Diane Coyle propose une distinction essentielle :

La qualité des services publics dépend de la gouvernance, pas du PIB.

Elle identifie quatre déterminants clés :

  1. La confiance sociale : Sans elle, pas de fiscalité efficace, pas de coopération, pas de services publics solides. Le Japon en a beaucoup. Les pays nordiques aussi. Le PIB n’y est pour rien.
  2. La discipline budgétaire à long terme : Le Japon a mené des politiques procycliques dans les années 1990, certes, mais il a maintenu ses investissements dans la durée.
  3. Des institutions stables, lisibles et efficaces : L’administration japonaise est connue pour sa continuité et sa capacité de planification.
  4. Une vision politique claire de ce qui doit être public : Les trains, l’eau, les hôpitaux, l’éducation : ce sont des priorités nationales.

Rien de cela ne dépend directement de la croissance. Dans The Origins of Happiness, les auteurs montrent que malgré quarante ans de croissance, de nombreux pays n’ont pas amélioré la satisfaction de vie. Ce n’est donc pas la croissance en soi qui garantit l’amélioration des conditions de vie, mais la manière dont la richesse est répartie et utilisée. De même, dans The Spirit Level, Wilkinson et Pickett montrent que les sociétés très inégalitaires ont tendance à réduire leurs investissements sociaux, même en période de forte croissance. Clairement, la croissance peut coexister avec un système hospitalier qui s’effondre, des écoles sous-financées, des infrastructures vieillissantes. On en a pleins d’exemples frappants, mais on peut se contenter ici de mentionner les États-Unis, pays riche, dynamique, innovant… mais aux infrastructures souvent défaillantes. La conclusion est donc contre-intuitive mais pertinente,

Ce n’est pas la croissance qui finance les services publics — c’est la décision de les financer.

Dans Beyond Growth, Herman Daly propose le concept d’« économie stationnaire » : une économie où le bien-être ne dépend plus de la croissance matérielle, mais de la qualité des institutions et de la soutenabilité. Le Japon n’est pas officiellement un pays « stationnaire », mais il en présente plusieurs caractéristiques : croissance faible ; infrastructures excellentes ; stabilité sociale ; services publics robustes. Il montre qu’une telle configuration n’est ni utopique, ni catastrophique. Elle est simplement différente, et probablement annonciatrice de ce que connaîtront d’autres pays vieillissants.

Cette discussion sur la croissance a-t-elle encore du sens ?

Plus j’observe le Japon, plus je reviens vers les travaux de Raworth, Mazzucato, Coyle, Stiglitz, Daly, Wilkinson, Layard. Tous soulignent, chacun à leur manière, que nous confondons croissance économique et progrès social, comme on le disait un peu déjà dans  Croissance, décroissance, de quoi parle-t-on ?. Dans Doughnut Economics, Raworth écrit en substance que les pays développés devraient désormais chercher à rester dans un « espace sûr », assurer un plancher social solide (santé, logement, éducation), tout en respectant les limites écologiques. Le Japon, avec ses contradictions et ses défis, en offre un exemple imparfait. Mais réel. Dans The Value of Everything, Mazzucato montre que la croissance peut masquer une baisse de la valeur réelle créée pour la société, notamment lorsqu’elle résulte de la financiarisation ou de l’extraction de rente. Dans The Spirit Level, Wilkinson et Pickett démontrent que la cohésion sociale, la santé publique et la sécurité collective dépendent davantage de l’égalité que de la croissance. Tout converge vers une idée simple :

Dans les pays riches, la croissance n’est plus le bon indicateur du progrès.

Les Japonais, eux, semblent le vivre depuis vingt ans. Je ne sais pas si le Japon est un « modèle ». je ne sais pas si son expérience peut être reproduite ailleurs, mais il me semble que ce pays vivant, accueillant, discipliné et étonnant, contredit profondément l’idée que la croissance est nécessaire pour que la société fonctionne.

Actuarial Pricing Discrimination and Fairness

Tomorrow, I will give a talk for the “pricing seminar” of a major insurance company. The slides are available online, and it will be on “Actuarial Pricing Discrimination and Fairness“. As always, my talk will explore why actuarial pricing inherently relies on discrimination between groups, and how this raises deep conceptual, legal, and ethical challenges. The objective is to understand both the mathematical foundations of “fairness” and the regulatory tensions that emerge.

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Quand l’assurance se défait, la crise silencieuse de l’indemnisation

J’avoue que j’aime ces articles (de presse quotidienne) qui, sans en avoir l’air, racontent beaucoup plus qu’une série d’anecdotes et de parcours de vies individuels. Comme celui qu’a publié le Financial Times le 22 novembre 2025, consacré à la hausse spectaculaire des refus d’indemnisation dans l’assurance habitation au Royaume-Uni. Il raconte des vies bouleversées par des sinistres apparemment banals (un dégât des eaux, un choc électrique, une infiltration) mais surtout il dévoile, presque malgré lui, les tensions profondes de système assurantiel.

Avant même d’entrer dans ces histoires, il faut rappeler une chose simple mais fondamentale : l’assurance est la vente d’une promesse. Une promesse d’indemnisation future, formulée aujourd’hui, contre une prime payée immédiatement. Tout le marché de l’assurance repose sur ce principe paradoxal : l’assureur encaisse d’abord, et ne délivre la prestation que beaucoup plus tard, si un événement malheureux (mais anticipé) survient. Je renvoie à notre Manuel d’assurance pour ceux qui se sentent un peu loin de ces sujets. Mais pour résumer rapidement et simplement, le contrat d’assurance est un dispositif juridique et économique qui engage l’assureur sur des garanties précisément définies, qui « fixent les conditions de garantie, en particulier les franchises et exclusions ». L’assurance n’est pas un bien que l’on consomme immédiatement ; c’est un engagement irréversible de réparer un dommage futur. Comme tout engagement irréversible, il ne vaut que si celui qui le prend (ici l’assureur) est jugé crédible. Cette crédibilité n’est pas accessoire : elle est la condition d’existence même du marché. Si les clients cessent d’y croire, le produit s’effondre. On insiste à plusieurs endroits sur ce point, sur la « dimension sociale et sociétale de l’assurance », expliquant qu’elle dépend in fine « de la performance et de l’éthique des assureurs » dans la tenue de leurs engagements et la gestion des sinistres . Je vais insister un peu lourdement, parce qu’on aurait tort de lire cette phrase comme une remarque générale : l’assurance n’a pas d’autre fondation solide que la confiance. Quand cette confiance vacille (parce que les contrats deviennent illisibles, les garanties incertaines, les refus fréquents) alors la promesse elle-même se fragilise. Et tout le marché avec.

Mais revenons à notre article, Why are so many home insurance claims being rejected?. Il s’ouvre avec Jacopo, un économiste installé à Hackney, qui vient à casser une assiette de frustration devant ses enfants. Depuis plus de deux ans, sa famille vit dans un appartement humide, les murs ouverts et les déshumidificateurs bourdonnant en permanence, à la suite d’une fuite d’eau que son assureur, n’a toujours pas correctement prise en charge. L’assureur a d’abord refusé de reloger la famille, puis s’est ravisée ; entre-temps, les dégâts se sont aggravés, et l’assureur n’offre qu’un règlement très en deçà du montant estimé par son propre expert. Un peu plus loin un certain Ray raconte l’incendie de sa maison frappée par la foudre ; là encore, l’assureur change d’avis en cours de route et refuse finalement de reconstruire, imposant un règlement en cash, malgré une clause contractuelle qui semblait pourtant garantir le droit à une reconstruction à l’identique.

Ces histoires sont dramatiques, mais ce qui importe surtout, c’est qu’elles ne semblent plus extraordinaires, ou exceptionnelles. Selon la Financial Conduct Authority, les assureurs britanniques n’ont indemnisé que 71 % des sinistres habitation en 2024, un pourcentage en baisse continue depuis 2022. Une chute d’autant plus notable que le taux d’indemnisation dépasse les 90 % dans l’assurance automobile. Le contraste peut étonner… pourquoi ce qui fonctionne encore relativement bien pour les voitures se délite-t-il pour les logements ? L’article du Financial Times offre une série d’explications techniques (inflation des coûts de construction, multiplication des sinistres dus au climat, complexité des sinistres liés à l’habitat) mais en filigrane, j’ai l’impression d’y lire une tout autre histoire.

C’est celle d’une friction organisée, d’une complexité qui, au lieu d’être un accident malheureux, ressemble parfois à un mécanisme de filtrage. Plusieurs assurés cités dans l’article le disent ouvertement : ils ont eu l’impression que les obstacles n’étaient pas regrettables, mais intentionnels. L’un d’eux affirme « They bank on people rolling over and giving up. » L’Association des assureurs britanniques rejette cette idée, mais un analyste du secteur, interrogé par le Financial Times, la confirme : les assurés obtiennent souvent satisfaction uniquement lorsqu’ils poussent leur dossier jusqu’à l’Ombudsman (l’institution de médiation indépendante chargée de résoudre les litiges entre les consommateurs et les entreprises, entre les assurés et les assureurs), un stade auquel peu de gens parviennent. Entre-temps, beaucoup renoncent, absorbant de fait une part des pertes que l’assurance aurait dû couvrir. Beaucoup d’actuaires parlent d’élasticité aux prix, mais je pense que ça va plus loin… Dans le livre de Jed Frees, Regression Modeling with Actuarial and Financial Applications (ouvrage de référence dans la plupart des formations d’actuariat, dans le monde entier), il y a un jeu de données, simulées (Automobile Bodily Injury Claims Simulated, AutoBIsim) sur lequel on voit que quand un assuré est représenté par un avocat (variable ‘ATTORNEY=1’) le montant de l’indemnité augmente (‘LOSS’). Je ne sais pas le sens réel de la relation causale, mais oui, les assureurs lisent ce genre de signaux…

Ce processus, Mary Douglas l’avait théorisé il y a trente ans. Dans Risk and Blame, elle explique que les discours sur le risque servent toujours à assigner des responsabilités, à désigner qui est « fautif ». Lorsque l’Association des assureurs affirme, dans l’article, que les clients confondent assurance habitation et contrat de maintenance, elle ne fait pas qu’expliquer un malentendu : elle déplace subtilement la responsabilité du problème. Si le sinistre n’est pas indemnisé, ce n’est pas parce que l’assurance ne remplit plus sa promesse sociale, mais parce que l’assuré n’a pas « bien compris » son contrat. Douglas écrivait que danger et risque sont des catégories « culturellement conditionnées » : ils servent de support à des jugements moraux. On en a ici une série d’exemples.

À cette lecture anthropologique peut s’ajouter celle d’Ulrich Beck (dans Risikogesellschaft), dont la notion d’« irresponsabilité organisée » semble décrire parfaitement les situations rapportées dans le Financial Times. Dans la société du risque, écrivait Beck, les dangers sont produits par la modernité elle-même (changement climatique, infrastructures vieillissantes, complexité technologique) et les institutions inventent des mécanismes permettant à chacun de se défausser, ou du moins de diluer sa responsabilité. Le cas de l’assurance habitation britannique illustré par cet article correspond presque trait pour trait à cette idée : les experts délégués renvoient la responsabilité aux gestionnaires, les gestionnaires aux sous-traitants, les sous-traitants à des contraintes de procédure, et ainsi de suite. Au bout de la chaîne, l’assuré parle, comme le dit Jacopo, avec des administrateurs qui « ne sont pas proches du décideur ». La dilution est totale, et c’est précisément elle qui permet au refus d’indemnisation de se maintenir, sans que personne ne soit considéré comme directement fautif. J’en avais parlé il y a quelques temps (presque huit ans) dans un article que j’avais intitulé Les machines, les procédures, et la fuite de la responsabilité.

François Ewald, de son côté, a montré dans L’Etat providence que l’assurance n’est pas seulement une technologie de gestion des risques mais une véritable infrastructure morale du monde moderne : elle a rendu possible l’État social en socialisant les pertes, en neutralisant les aléas individuels. L’assurance n’était pas simplement un produit ; elle était une promesse de stabilité. Ce que révèle l’article, c’est la fragilisation de cette promesse. Quand une maison frappée par la foudre n’est pas forcément reconstruite ; quand un dégât des eaux immobilise une famille deux ans dans un appartement insalubre ; quand les refus augmentent alors que les sinistres eux-mêmes s’intensifient ; alors c’est un pilier de la pacification sociale assurantielle qui vacille. On assiste à un phénomène paradoxal : plus les risques climatiques et matériels augmentent, plus les assureurs resserrent les conditions d’indemnisation, au point que l’assurance semble parfois fonctionner à l’envers de sa logique historique.

C’est aussi ce que suggère Tom Baker lorsqu’il analyse l’assurance comme une forme de gouvernance privée, dans Insurance Law and Policy. Chaque sinistre est un moment de régulation : les décisions d’indemniser ou non, de reconstruire ou de régler en cash, de missionner tel expert plutôt qu’un autre, produisent des normes implicites. Ils définissent, silencieusement, ce que la société considère comme une perte « acceptable », « normale », ou « trop coûteuse ». À travers ces micro-décisions, l’assurance établit des frontières entre ceux qui méritent réparation et ceux dont la perte, au fond, restera privée.

Enfin, une dimension sociale traverse tout l’article du Financial Times. Les personnes les plus vulnérables sont aussi celles qui ont le moins de temps, de capital culturel ou de ressources émotionnelles pour traverser un processus de réclamation labyrinthique. L’un des assurés cités explique qu’il n’a obtenu une réponse que lorsqu’il s’est mis à utiliser des termes techniques comme « subrogation ». Ça en dit long : l’accès effectif au droit passe par la maîtrise du langage et des codes du monde assurantiel. Ceux qui ne les possèdent pas (et ils sont nombreux) subissent davantage la violence morale du système. Là encore, la sociologie du droit et des inégalités montre que ce genre de frictions administratives est un puissant amplificateur d’injustice sociale.

L’article du Financial Times ne prétend pas théoriser tout cela. Mais il met en lumière, avec précision (une précision presque involontaire ?), ce que deviennent nos institutions assurantielles dans un monde où les risques se déchaînent : elles ne se contentent plus de mutualiser, elles trient ; elles ne se contentent plus de protéger, elles sélectionnent ; elles ne redistribuent plus seulement des pertes, elles redistribuent aussi les capacités d’y résister. L’assurance habitation, jadis présenté comme un instrument de stabilité, semble glisser vers un rôle plus ambigu, où la protection n’est plus garantie mais négociée, parfois âprement, au cas par cas.

Peut-être est-ce là un signe parmi d’autres d’un basculement plus profond : un monde où les risques croissants ne trouvent plus de mécanismes institutionnels capables de les absorber, et où la promesse assurantielle, pilier discret de nos vies matérielles, commence à se fissurer. Dans ce monde-là, j’ai l’impression que l’article du Financial Times n’est pas qu’un simple reportage, c’est une alerte.

"sendo l'intento mio scrivere cosa utile a chi la intende…"